# Comment avez-vous décroché votre premier job ?

A huit ans, j'ai fabriqué des macomoulages que je vendais aux touristes d'Hardelot-plage. Ce que j'ai appris de cette production artisanale en circuit court, c’est susciter l'intérêt chez l'autre et que les gens sont enclin à acheter le macomoulage le plus difficile à démouler au prix des modèles plus standards.

Plus sérieusement, mon premier job fut aussi ma première mission : intervenir auprès des pompiers professionnels pour gérer des situations hautement conflictuelles. A 22 ans, expliquer aux soldats du feux comment gérer une situation conflictuelle demande une certaine confiance en soi. Il me fallut donc susciter l'intérêt et offrir un modèle de prestation spécifique.  J'y ai découvert le vrai sens du terme « esprit de corps ». C'est à la fois une citadelle hostile pour qui s'y présente. C'est aussi un havre de paix pour qui sait s'y faire admettre. C'est enfin une geôle pour qui y perdrait son libre arbitre à trop se soumettre. Ce fût le premier système que j'ai investigué, j'y ai soudé des amitiés fortes, voire viriles, j'y ai gagné le respect et appris l'humilité. Par la suite, c'est cette posture m'a permis de visiter de l'intérieur d'autres systèmes que sont les entreprises.

 

# En quoi consistent vos missions ?

Mon approche est simple, elle repose sur l'idée que plusieurs personnes appelées à travailler ensemble forme un système. Les systèmes sont soumis aux lois de nature qui ne viole jamais ses propres lois. L'une d’elles nous dit que si trois éléments au moins interagissent dans un espace marquée d'une frontière, alors au cœur du système dit complexe se trouve le travail. Travailler c'est donc interagir en véhiculant de l'information. Y parvenir demande des moyens nécessaires et suffisants : les conditions de travail. Les conditions de travail sont le véhicule du travail. Comme tout véhicule, on attend qu'il offre toutes les sécurités nécessaires et un certain confort, car la route est longue.

Ainsi mes missions consistent à interroger les organisations de travail pour savoir si le véhicule possède des freins, car tout système a naturellement tendance à accélérer et si ces freins sont facilement accessibles par le management et par les collaborateurs. Ralentir un système qui a naturellement tendance à accélérer, c'est le réguler pour éviter son emballement, sa surchauffe, sa dilatation et au final son arrêt.

Avant que le système ne se paralyse de lui-même, on aura épuisé les ressources. Ces ressources ce sont les salariés, plus précisément l'énergie des salariés, que l’employeur doit, conformément au Code du Travail, préserver.

Ma mission, c'est éclairer les Représentants du Personnel pour leur permettre de réaliser leur mission de contrôle qui consiste à vérifier que l'employeur remplit bien ses obligations en matière de sécurité et santé des salariés.

 

# Où vous voyez-vous dans 10 ans ?

Les dix dernières années, j'ai sillonné la France en tous sens allant là où les élus au CSE m'appelaient. Dans dix ans, c'est l'organisation de travail qui influera mon destin. La dématérialisation des postes de travail, l'organisation agile et le flexi-work alliant télétravail et flexi-office ont connu, grâce à la crise sanitaire, un bond balayant toutes formes de résistance auprès d'un management préférant le contrôle à la confiance, l'organisation de travail en silo plutôt que matricielle. L'organisation de travail de demain sera « fractale par arborescence ». Cela signifie qu'en un seul salarié réside l'entièreté du savoir de l'entreprise, à grand renfort de nouvelles technologies et avec le concours de l’intelligence artificielle sous forme de « chat-bot ». Le salarié de demain assurera la fluidité informationnelle en direction non plus de la cognition (l'information pour l'information car c'est l'intelligence artificielle qui s'en chargera) mais en visant l'émotion. On parlera altruisme, empathie, science du comportement, écoute active, « émoticones ». Dans dix ans, ma mission sera alors d'expliquer aux salariés peut être devenus auto-entrepreneurs qu'on apporte son intelligence dans l'entreprise et qu'on garde son cœur auprès des siens à la maison, même si cette maison est devenue un centre de production indépendant, un bureau. Je devrai leur rappeler que l'esprit de corps n'est ni une citadelle ni un havre de paix pour celui qui ignore où mettre son cœur.

 

# Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux étudiants de la FLSH?

Les mêmes conseils que je donne aux élus des CSE. Aucun système qu’il soit du monde de l’entreprise du monde éducationnel ou du monde privé ne peut exister bien longtemps sans être régulé. Puisque nous parlons systémie, on peut dire que les boucles de rétro-action positives emballent un système quand les boucles de rétro-actions négatives le stabilisent. C'est assez contre-intuitif. Alors que dire de l'approche d'Edgar Morin quand il nous explique qu'un système composé d'êtres humains n'est pas un système complexe mais hyper-complexe ? Et que ce système-là se régule par des boucles ago-antagonistes …

Puisque nous parlons d'auteur, outre Morin, je ne saurais trop conseiller aussi l'approche d'Henri Laborit qui a pour titre « Eloge de la fuite » et que j'ai personnellement rebaptisé « les besoins fondamentaux du Système Nerveux Central ».

 

# Avez-vous un souvenir particulier / ou une anecdote amusante que vous voudriez partager?  

Chaque mission fourmille d'anecdotes puisque c'est l'occasion de rencontrer des gens grâce aux entretiens et aux questionnaires. Je suis toujours émerveillée de voir comme chacun est prompt à interpréter à sa manière un événement ou un discours. A la question « qu'est-ce que l'organisation de travail agile a changé pour vous ? La réponse est : « rien puisque je ne travaille toujours pas debout ». A la question « considérez-vous être traité équitablement dans votre entreprise ? La réponse est : « dans mon open-space nous sommes tous à la même distance des uns un des autres. Un peu trop près à mon goût mais c'est ça aussi l'équité ». Pour finir cette intervention d'un président de séance représentant alors l'employeur : « Le travail des experts ne nous aidera pas à sauver le chiffre d’affaires, alors voilà ce que j'en fait (il prend le rapport et jette dans la corbeille à papier). Les élus médusés restent silencieux. Puis une voix se fait entendre « bonjour, je suis l'inspecteur du travail … »  A ces mots le président se jette sur le rapport et lance « toutefois il faut convenir que le chiffre d’affaires peut bien attendre quand il s'agit de la santé et de la sécurité de nos équipes, et qu'à ce titre les préconisations en matière d'allégement de la charge de travail valent qu'on s'y attarde. »

 

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